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ôñéáñßäçò * ÔÝóóåñéò éóôïñßåò äáêñýùí
thanassis triaridis
Le cœur
glacé
des gens heureux
À Christina
Deligioridou,
à Élisabeth Parisi,
à Catherine et à
Petros Boukovinas.
Derrière les hautes montagnes du Nord, je veux
dire au-delà des hauteurs où ceux qui se sont hasardés ne
retournèrent jamais, il y a un vaste pays parsemé de
vallées interminables et fertiles, de forêts épaisses et de
fleuves majestueux. Ce pays s’étend jusqu’à
En réalité, le roi ne s’appelait pas comme
cela, ses parents l’avaient nommé Jean. Cependant, après avoir
vécu une éternité de bonheur, aucun de ses sujets ne se
souvient de son vrai nom et tout le monde l’appelle le « Bon Roi
Clément », parce qu’il n’est pas d’autre monarque aussi indulgent,
juste, généreux et prompt à changer la destinée de
son pays et de son peuple. C’est durant son règne que le pays fut
nommé « Abondance ». Auparavant, on l’appelait la
« Tanière du Loup » parce que ses habitants avaient souffert
tous les maux humains et se détestaient mortellement les uns les autres.
Chacun recherchait sa seule consolation et son plus grand plaisir en voyant le
malheur et la destruction de son prochain. Le Bon Roi Clément abolit la
mort, le temps et la nostalgie après avoir mis un terme à la peur
et au chagrin, à Dieu et à Satan. Il changea l’emblème du
pays et y fit dessiner une chauve-souris glacée porteuse de bonheur
éternel.
Mais reprenons cette histoire du début…
***
Lorsque, des dizaines et des dizaines d’années auparavant,
le prince Jean eut son douzième anniversaire, son père, le roi de
Mais Jean lui répondit aussitôt :
« Père, avec cinquante livres d’or et mille gardes, il me sera
impossible de découvrir le monde. Demain dès l’aube, je partirai
seul, vêtu comme un pauvre et muni d’une petite sacoche. Le seul objet de
valeur que j’emporterai, ce sera le pectoral avec ton effigie… ».
Au début, le roi n’accepta pas. Mais, Jean le
pressa durant plusieurs semaines et celui-ci finit par céder en admirant
la bravoure et la sagesse précoce de son fils. Le dernier soir, le roi
conduisit son jeune fils dans une chambre du palais qui était toujours
fermée à clé. Jean y pénétrait pour la
première fois. La pièce sentait le renfermé et les murs,
le parterre et le lit en bois étaient revêtus d’un velours bleu.
Il y avait d’effrayantes taches rouges sur le lit. Le roi parla en ayant du mal
à dissimuler son émotion : « C’est dans cette chambre,
Jean, que ta mère mourut un peu avant de te mettre au monde. Elle
était enceinte, tu vivais dans ses entrailles quand elle devint folle.
D’abord, elle essaya de se suicider en buvant un potage d’herbes rouges. Quand
elle échoua, elle tenta de se jeter par la fenêtre de sa chambre.
Les médecins me conseillèrent de la faire installer dans la
chambre bleue, de mettre des grilles aux fenêtres et des gardes à l’entrée.
Les mois passaient et, croyant qu’elle allait mieux, je m’armais de courage. Je
passais chaque soir et je la voyais dormir. Une nuit, je m’endormis à
mon tour… Quand je me suis réveillé, elle était dans un
bain de sang. Elle s’était emparée du poignard royal de ma
ceinture – maudite soit la loi qui m’oblige de le porter tant que je suis en
vie – et s’était coupée la gorge. Avec ce même poignard,
une sage-femme lui ouvrit le ventre et t’enleva vivant comme par miracle. Les
taches que tu vois sur le velours, c’est son sang… ». La gorge du roi se
serra, mais il bredouilla : « Aie toujours ces taches de sang en
tête. Souviens-toi pour toujours que la vie n’est pas régie par
l’esprit mais par quelque chose dont j’ignore le fonctionnement ».
Jean se mit en route avant l’aube. Il lui fallut quarante-cinq
jours pour traverser les hautes montagnes. Il dormait dans des grottes et dans
des creux d’arbres et quand ses vivres s’épuisèrent, il mangeait
de la neige et des écorces de chênes. Ses vêtements se
transformèrent en loques… Petit à petit, il arrêta de
penser à quoi que ce soit et ne s’intéressait qu’à trouver
un endroit pour passer la nuit afin de continuer son voyage le lendemain.
Enfin, il arriva dans les plaines ensoleillées et de là, il
partit vers le Sud où se trouvaient les villes maritimes. Pour survivre,
il mendiait dans les rues et dans les places publiques. Quand il tombait sur
une fête foraine, il mangeait toujours à sa faim. C’est d’ailleurs
au cours d’une fête foraine qu’une nuit de mai, il fit la connaissance de
Pétrân…
Pétrân était un garçon
tzigane, de trois ans plus âgé que Jean. Il avait des yeux bleus
et de longs doigts. Il jouait de la flûte dans les foires et les gens lui
donnaient de l’argent ou lui offraient un peu de vin. Quand il vit Jean, il lui
demanda où il allait. Celui-ci lui répondit : « Je vais
n’importe où… Je veux découvrir le monde. Et toi ? ».
Pétrân s’esclaffa : « Moi je suis tzigane, je ne vais
nulle part. Je fais simplement ce qui plaît à Dieu… ».
Pétrân disait qu’il pouvait imiter
n’importe quel son avec sa flûte. Il pouvait faire le gazouillement de
tous les oiseaux, le gémissement des animaux et même la plainte du
serpent. Il pouvait même faire tomber la fièvre, aider les femmes
enceintes à accoucher prématurément, aider les fleurs
à s’épanouir en hivers et même à ressusciter des
morts. Il disait : « Mais tout cela n’est pas mon but, ce que je veux
moi, c’est jouer dans les foires pour que Dieu et les hommes m’entendent et
soient heureux… ». Il proposa même à Jean de le suivre. Il
avait besoin de quelqu’un qui jouerait de la darbouka et qui ramasserait
l’argent après le spectacle…
***
C’est ainsi que Pétrân et Jean
commencèrent à voyager d’une ville à l’autre. Ils allaient
toujours contre le cours du soleil parce que Pétrân ne pouvait pas
voir le coucher de cet astre. S’il le voyait, il serait la victime d’une
vieille malédiction qui pesait sur sa race et il deviendrait
amnésique et muet pour toujours. Ils traversèrent de vastes
contrées, s’arrêtèrent à des ports,
escaladèrent des ravins, passèrent des fleuves et des ponts et
fabriquèrent des radeaux pour voyager dans les détroits et
arriver à des terres nouvelles. Ensuite ils avancèrent,
voyagèrent à cheval, parcoururent des déserts, des
montagnes arides et des ravins escarpés. Ils poursuivaient ainsi leurs pérégrinations
été comme hiver et, lors d’un printemps, ils arrivèrent
dans un pays où tout sentait le parfum. Ils voyageaient depuis trois
ans. Ils ne restaient pas plus d’une nuit dans les endroits où ils
arrivaient. Mais dans cette contrée parsemée de ponts suspendus
et de jardins magnifiques, le vent soufflait chaud et mêlait si bien tant
de fabuleux parfums que les deux compagnons décidèrent d’y passer
encore une nuit…
Finalement, ils restèrent neuf jours à
cet endroit appelé
La même nuit, Pétrân
révéla toute la vérité à Jean :
« Ce soir, ce n’était pas moi qui jouais, mais la flûte toute
seule… Je soufflais dans son bec de la même manière que le vieux
tzigane qui me l’a offerte. Je t’assure, c’est la vérité, cette
flûte a décidé toute seule de jouer cette mélodie
merveilleuse dans cette ville ». « Nous voilà donc au
paradis », murmura Jean…
Le lendemain matin, sept cavaliers habillés en
rouge s’approchèrent des deux amis pour leur dire que le Grand Roi
désirait les voir dans son palais. Ils les suivirent et peu de temps
après, ils se retrouvèrent dans la salle du trône où
le Grand Roi les attendait. Il était de très grande taille, il
mesurait presque autant que deux hommes et il avait une barbe blanche qui lui
arrivait jusqu’au ventre. Il leur demanda tout de suite de reproduire les notes
qu’ils avaient jouées la veille…
Effectivement, Pétrân mit sa flûte
en bouche et la même mélodie se fit entendre. Tous l’entendaient
avec émerveillement trois heures durant. Quand il s’arrêta, le
Grand Roi lui dit : « Étranger, j’ai vu beaucoup de choses
dans ma vie, j’ai vu des moutons en colère et des serpents en larmes…
Mais je n’ai jamais entendu pareille musique… Demain soir, je voudrais que tu
joues devant le palais pour que tout le peuple puisse t’entendre. Tu pourras
alors me demander tout ce que tu veux, je te l’offrirai… ».
« Grand Roi », lui répondit
Pétrân, « je suis tzigane et je joue pour faire plaisir
à Dieu et aux hommes. Je jouerai demain devant le palais… Je ne veux
rien de toi, je veux seulement que tu écoutes ma musique… Après
tout, ma flûte joue toute seule. Moi je ne gonfle que mes joues et je
souffle dedans ». Après cet aveu de Pétrân, un silence
mystérieux s’abattit dans la salle du trône. Personne jamais
n’avait nié les cadeaux du Grand Roi. Le souffle des courtisans se coupa
et la voix de Jean se fit entendre : « Grand Roi, je ne suis pas
tzigane, je viens de
Le rire du roi fit écho dans toute la salle.
« Qui es-tu, toi, pour vouloir apprendre comment on transforme un
pays ? De quoi je me mêle ? Ceci est le travail d’un roi, pas
d’un joueur de darbouka ! ». Le jeune garçon ne se laissa pas
intimider : « Grand Roi, je ne suis pas un simple joueur de darbouka.
Je m’appelle Jean et je suis fils de roi. Je deviendrai roi à mon
tour… ». Le souverain lui rétorqua : « Peux-tu me le
prouver ? ». C’est alors que Jean dénuda sa poitrine et lui
montra le pectoral avec l’effigie de son père. Surpris, le Grand Roi lui
dit : « Tu ne mens pas. Viens tard le soir, à l’heure
où je me détends des affaires de l’état et je te dirai ce
que tu veux… ».
Le même soir, il l’accueillit dans la salle du
trône. Cette fois-ci, ils étaient seuls. Le Grand Roi
commença à parler au jeune homme : « Écoute-moi,
prince, ce pays n’est pas le paradis que tu crois. Le paradis n’existe pas et
il n’existera jamais. Tu es simplement venu pendant
« Durant
« Quand les Pluies arrivent, elles nous tiennent
tous à leur merci. Les barrages que nous construisons s’effondrent, les
ponts suspendus au-dessus des rivières s’écrasent dans les flots,
les fleuves sortent de leurs lits, la boue inonde la ville et les courants
détruisent les maisons des pauvres. C’est alors que la peur s’installe
dans le cœur des hommes. Ils s’enferment chez eux parce que s’ils sortent
dans la rue, ils seront entraînés par les eaux et personne jamais
ne retrouvera leurs cadavres… ».
« Enfin, après ces abominations, vient la
saison où les parfums envahissent notre ville. Le beau soleil nous
réchauffe toute la journée et le vent doux nous rafraîchit
sous la nuit étoilée. C’est alors que nous semons la terre,
remplissons nos greniers, reconstruisons les barrages, les ponts et les maisons
qui se sont écroulés. Durant cette saison, les gens embellissent
beaucoup, aiment passionnément la vie, Dieu et leur prochain. Les hommes
tombent follement amoureux des femmes qui deviennent très sensuelles.
C’est la saison où la joie et les plaisirs appartiennent à tous
comme leur appartiennent aussi les épreuves des autres saisons ».
« Ainsi, durant
Après avoir dit ces paroles, le Grand Roi
respira à pleins poumons et sentit avec plaisir les arômes qui
pénétraient du balcon… Cependant, Jean avait encore une question
à poser : « Puisque telle est votre sort, comme tu dis, Grand
Roi, quelle mission t’es-tu donc fixée ? Parce je crois que le
devoir d’un souverain est de changer la destinée de son peuple ».
Le Grand Roi ne parut pas agacé de la question impertinente du jeune
homme : « Écoute-moi, prince, tu devrais avoir peur de tous
ceux qui veulent changer la destinée des hommes. Ma mission se
résume à ceci : j’essaie de convaincre les autres et
moi-même d’être un peu plus humains durant les Sécheresses,
plus courageux lorsque viennent les Pluies et, quand les Parfums embaument la
ville, de goûter tous les plaisirs en prenant conscience que ce n’est pas
un présent, mais le fruit des peines, des épreuves et des
angoisses qui passent et qui reviennent… ».
Après être demeuré pensif pour
quelques instants, Jean lui répondit : « Je ne veux pas
paraître désobligeant envers toi, Grand Roi, mais je ne suis pas
d’accord avec ce que tu dis. Je viens d’un pays où les hommes vivent
dans la douleur et dans le chagrin. Ils n’ont aucune joie et moi je te dis que
je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour remédier à tous ces
maux et pour offrir le bonheur éternel à mon pays… ».
Le Roi sourit avec compréhension :
« Puisque tu parles de bonheur éternel, prince, je vais te dire une
chose que personne d’autre ne sait. Il y a plusieurs années, dans cette
ville arriva un voyageur étrange et maigre dont les yeux
reflétaient une lueur curieuse et rouge. C’était pendant la
saison des Parfums, comme maintenant. Il dormit trois nuits dans notre ville
et, la troisième, il exprima le souhait de me rencontrer. Il se
présenta comme quelqu’un qui détenait la connaissance du bien et
du mal. Il avait un air mystérieux. Quand il parlait, il provoquait en
moi une sensation de culpabilité. Il me posa presque les mêmes
questions que toi. Quand je lui ai parlé des Sécheresses et des
Pluies qui surviennent après
***
Quand Jean sortit de la salle du trône, il
faisait presque jour. Il alla trouver Pétrân qui dormait dans une
des chambres du palais. Il le réveilla et lui raconta tout l’entretien
qu’il avait eu avec le Grand Roi. Quand il eut fini, il demanda l’avis de
Pétrân. Celui-ci demeura silencieux. C’est alors que Jean
fulmina : « Ne vois-tu pas qu’il n’est qu’un lâche petit
bonhomme de rien du tout ? Il peut ouvrir le coffret et sauver son peuple,
mais il ne le fait pas. Évidemment, il ne s’intéresse ni aux
Sécheresses ni aux Pluies puisqu’il vit dans son beau palais rouge…
C’est un lâche, te dis-je, et un lâche inhumain qui est tout le
temps à philosopher tandis que son peuple se soumet constamment à
de dures épreuves. Si j’étais à sa place, si on me faisait
un tel présent, tu aurais vu, mon ami, j’aurais offert le bonheur
éternel à mon peuple. Laisse le Grand Roi toujours parler,
Pétrân, il existe, le bonheur éternel ! Il arrive
quand disparaissent la haine, la méchanceté, la peur, la
discorde, l’égoïsme et la violence entre les hommes… Je pourrais
accomplir tout cela si j’avais le coffret noir qui contient la chauve-souris
glacée… ».
Après avoir dit ces mots, Jean s’arrêta
subitement et, angoissé, regarda son ami dans les yeux comme s’il
attendait quelque approbation de sa part. Plus d’une minute s’écoula
avant que Pétrân ne dise : « Écoute, Jean, moi je
suis tzigane et j’ai peur des chauves-souris ». Jean se mit à
crier : « Trêve de balivernes, Pétrân ! La
chauve-souris n’a pas d’esprit pour penser au bien et au mal. Ce sont les
hommes qui choisissent d’être bons ou mauvais et moi je l’exposerais au
soleil rien que pour faire le bien ». Les yeux de Jean brillaient comme
s’il avait de la fièvre ou comme s’il voyait un rêve… Il y eut
encore une minute de silence. Ensuite, le jeune prince parla lentement et
demanda à son compagnon : « Ne vas-tu pas jouer de la
flûte ce soir au palais du Grand Roi ? ». « Si, ce soir,
je joue », lui répondit Pétrân. « Tu joueras si
bien et tu les enchanteras tous, n’est-ce pas ? ». Le jeune tzigane
se leva manifestement irrité : « Je jouerai parce que c’est la
volonté de Dieu et pas la tienne ! ».
Effectivement, le même soir, sur la place du
palais rouge, le peuple de
Entre temps, une ombre glissait dans les couloirs
dédaléens du palais rouge. C’était Jean qui avait mis de
la cire dans ses oreilles pour ne pas être attiré lui aussi par la
mélodie de Pétrân. Profitant de l’absence de la garde qui
écoutait la flûte du tzigane, le jeune prince n’eut aucune
difficulté pour atteindre son but. Il se dirigea rapidement vers la
chambre du Grand Roi et, à l’aide d’une épingle, ouvrit les sept
cadenas qui tenaient
***
Jean s’en alla donc de
Cette fois-ci, Jean voyagea suivant le cours du soleil
et son retour dura trois ans comme ses années de vagabondage. Seulement
cette fois les couchers de soleil comblaient son âme et lui donnaient de
l’espoir. Il traversa les mêmes déserts, les mêmes
montagnes, les mêmes pays, les mêmes fleuves et les mêmes
mers où il s’était hasardé avec Pétrân
jusqu’à ce qu’il aperçoive les hautes montagnes au-delà
desquelles se trouvait
Quand il se rendit au palais pour voir son
père, les gardes et les officiers ne le reconnurent pas. S’il ne leur
avait pas montré le pectoral avec l’effigie du roi, ils ne l’auraient
pas autorisé à voir son père qui agonisait dans son lit,
touché par l’horrible épidémie qui avait frappé
tout le pays. Dès que le roi moribond vit son fils, il ramassa ses
dernières forces, se leva et lui dit : « Mon cher fils unique,
malgré tous ces malheurs, Dieu, avant de m’appeler à lui, m’a
fait le présent de te voir devenu homme. Depuis six mois, notre pays est
aux prises avec une des plus grandes pestes de notre histoire. Il est l’heure
pour moi d’aller rencontrer ta mère, ma reine bien-aimée. Je veux
que tu m’enterres dans sa tombe avec le poignard royal qui mit fin à ses
jours et qui nous aida aussi à te mettre au monde. Tâche de
régner avec justice et clémence, mon fils… Dans ton chagrin,
cherche la foi et l’espérance… ».
Après avoir entendu de telles paroles de la
part de son père, Jean se baissa, le prit par les épaules et lui
rétorqua : « Non, père, nous n’avons plus besoin de
l’espérance dont tu parles… Je détiens dans ce petit coffret noir
le moyen qui nous aidera à abolir le chagrin, la peur et la haine. Le
bonheur éternel régnera à jamais sur notre pays,
père… ». Il en aurait dit plus, mais il entendit la voix d’un
officier : « C’est en vain que tu parles, ô prince Jean, notre
roi vient de rendre l’âme… ».
Une heure plus tard, Jean fut couronné roi. Il
fit les funérailles de son père sans proclamer le deuil national
comme le voulait la tradition après la mort d’un roi. Lorsqu’il jeta le
poignard royal dans la tombe, il sentit un froid le saisir jusqu’au cœur,
mais il s’en remit tout de suite puisque son esprit était ailleurs.
Après les funérailles, la première chose qu’il fit, ce fut
de convoquer le Conseil Général du pays et de déclarer
qu’il donnait trois jours à tout le peuple de part et d’autre de
Effectivement, le troisième jour, le peuple,
accablé par la peste, la famine et la pauvreté, se rassembla
devant le palais pour voir et écouter le nouveau roi. La misère
les avait rendus soupçonneux et agressifs. Quelques-uns
manifestèrent un certain mécontentement en apercevant la colonne
de marbre : « Il en a de bonnes, ce nouveau roi ! Le peuple va
de funérailles en funérailles et lui fait installer des colonnes
de marbre devant son palais ! ». Jean se mit au balcon royal et parla
au peuple sans porter sa couronne ou sa tunique de pourpre. Il était
habillé en noir comme tous les jours.
« Hommes et femmes de
Après toutes ces déclarations, Jean se
baissa lentement, saisit le coffret noir, l’ouvrit et des deux mains attrapa
prudemment la chauve-souris autant glacée que noire et la tendit vers le
ciel : « Hommes et femmes de
Le peuple qui s’était rassemblé sur la
place du palais l’écoutait avec stupéfaction. Il n’y avait aucun
doute, le nouveau roi était absolument sûr et croyait tout ce
qu’il disait. Mais son histoire de chauve-souris glacée paraissait si
aberrante que la plupart d’entre eux le prirent pour un fou, surtout au moment
où ils le virent tendre vers le ciel ce volatile glacé, cette
chauve-souris qu’ils ne pouvaient pas très bien distinguer… C’est alors
qu’un vent étrange souffla sur la place, caressa les gens et fit
naître en eux une sensation de fraternité et de prise de
conscience de leur destinée commune. Le nouveau roi qui tenait la
chauve-souris ne leur paraissait plus drolatique et fou, mais ressemblait
désormais à un Prophète qui conduit son peuple à sa
Terre Promise. Ils se mirent à l’applaudir et à l’acclamer. Oui,
la chauve-souris glacée serait à partir de ce moment leur
Cœur et grâce à elle ils seraient débarrassés
de leurs supplices puisqu’ils accéderaient au bonheur éternel.
Sans arrêter leurs vivats, ils regardèrent le Roi Jean grimper
lui-même sur la colonne de marbre pour y poser la chauve-souris
glacée. Lorsqu’il descendit de la colonne, il cria à pleins
poumons : « Non à la haine, non au chagrin, non à la
peur ». Les gens ovationnèrent en lui disant trois
« Non » qui se firent entendre dans toute la ville…
La même nuit, les hommes et les femmes de
Effectivement, dès les premières
semaines, on nota de grands changements dans
Mais il y eut des changements extraordinaires dans
plusieurs autres secteurs de la vie quotidienne. Les grands seigneurs proposèrent
eux-mêmes au roi de donner leurs terres aux serfs, les commerçants
décidèrent d’offrir leurs produits sans argent à ceux qui
en avaient besoin, les ouvriers travaillaient dur en ne demandant aucun salaire,
les docteurs examinaient gratuitement les malades, les barbiers faisaient la
barbe, les tailleurs faisaient des vêtements, les étameurs
étamaient, les grammairiens donnaient leurs leçons et personne ne
voulait être payé. Les juges et les avocats furent abolis
après trois mois puisque, grâce à la chauve-souris
glacée, il n’y avait plus de différends et de disputes entre les
hommes…
Six mois après avoir enlevé la
chauve-souris glacée de son coffret noir, Jean convoqua une seconde fois
le peuple de
« Hommes et femmes de
« Le vrai bonheur c’est vivre dans un pays
où personne ne se réveille à cause de ses cauchemars.
Hommes et femmes de
Ainsi, d’un jour à l’autre, le roi Jean abolit
Dieu et le Diable. Personne ne réagit à sa décision et
cela non à cause de la peur, mais parce que tous, même les
prêtres qui avaient offert leur vie à adorer Dieu et à
combattre le Diable, étaient tout à fait d’accord avec ce qu’ils
entendaient. Les paroles de Jean furent suivies d’un cri collectif :
« Vive notre Cœur ». La nuit, ils dormirent tous fiers de leur
bonheur éternel…
Un an après que le roi Jean eut enlevé
la chauve-souris glacée de son coffret noir, il y eut des
célébrations en son honneur dans tout le pays. Le roi parla
à un rassemblement populaire, le plus prestigieux qui n’ait jamais eu
lieu à
L’année suivante, en l’an de grâce deux
depuis que la chauve-souris sortit à la lumière du soleil, les
ingénieurs du roi installèrent un cornet à chaque maison
du pays d’Abondance pour que tout le monde puisse entendre les
déclarations du roi. En parlant au peuple, le Bon Roi Clément,
tel était désormais son nom pour les habitants d’Abondance,
proclama l’abolition des couleurs. Sa voix limpide et sereine
pénétrait dans chaque maison : « Les couleurs servaient
à donner des illusions aux hommes et à leur aider à
oublier leur vie malheureuse. Pour nous qui vivons le bonheur absolu, les
couleurs sont désormais inutiles. À partir d’aujourd’hui, la
seule couleur de nos vêtements, de nos maisons, des fleurs, des arbres,
du soleil, de la lune, des étoiles, du ciel, des fleuves, de la mer
cristalline, de la flamme du feu, de notre chair et de nos yeux sera le noir et
toutes ses nuances, de la plus claire à la plus foncée. La nuance
la plus foncée, l’unique noir absolu, sera la couleur de notre
Cœur ». Dès qu’il eut fini son discours, les hommes et les
femmes du pays d’Abondance se levèrent et crièrent :
« Vive notre Cœur ». La nuit, ils dormirent tous fiers de leur
bonheur absolu. Effectivement, le jour suivant, au pays d’Abondance, tout
devint gris foncé.
Les années s’écoulèrent et les
habitants du pays d’Abondance ressentaient de plus en plus chaque jour le
bonheur éternel. En l’an de grâce trois, le Bon Roi Clément
abolit les rêves que les habitants de son pays ne voyaient plus de toute
façon. En l’an de grâce quatre, il abolit le rire en disant :
« …C’est un débris abominable des temps malheureux… ». En l’an
de grâce cinq, il abolit la famille et les gens habitaient
désormais dans de hauts bâtiments immenses et en fonction de leur
travail. En l’an de grâce six, il abolit l’histoire car il était
inutile de se souvenir des temps malheureux. Enfin, en l’an de grâce
sept, le Bon Roi Clément fit sa plus prestigieuse
déclaration : « Hommes et Femmes du pays d’Abondance, à
partir de ce jour, la mort n’existera plus dans notre pays. Grâce
à notre Cœur, les médecins royaux réussirent,
après sept années de travail, à mettre au point
l’élixir de l’immortalité. Demain, il sera distribué
à chacun d’entre vous et vous arrêterez tous de vieillir. Vos
enfants resteront pour toujours des enfants, les hommes et les femmes
d’âge mûr ne vieilliront plus et les vieillards ne mourront plus.
La maladie ne nous touchera plus jamais et la mort n’aura plus aucun pouvoir.
Par conséquent, dès aujourd’hui l’amour et l’accouplement sont
abolis ainsi que la procréation puisque nous sommes notre propre
espèce. Nous abolirons aussi les horloges puisque nous serons immortels.
Nous abolirons enfin le cri "Vive notre Cœur" puisqu’il va de
soi que notre Cœur sera toujours vivant et nous offrira le bonheur
éternel ». Dès que le Bon Roi Clément s’arrêta
de parler, tous allèrent se coucher silencieux et fiers de leur bonheur
éternel. Le lendemain, tous sans exception burent l’élixir noir
qui abolissait la mort une fois pour toutes…
Depuis ce jour, le temps arrêta son cours dans
le pays d’Abondance. Le train de vie des hommes ressemblait au cours du soleil
gris foncé qui offrait des jours de pénombre et des nuits
épaisses à cette contrée éternellement heureuse. Le
Bon Roi Clément ne s’adressa plus au peuple à l’aide des cornets
pour la simple raison qu’il n’avait plus rien à lui dire. Tout
était parfait dans son beau pays. Les hommes arrêtèrent eux
aussi de se parler et leur langage s’était limité aux quelques
phrases qui les aidaient à travailler. Les salutations quotidiennes
comme « bonjour » ou « bonne nuit » n’existaient plus
puisque les jours et les nuits étaient bons d’office… Le programme
quotidien des habitants était chaque jour le même, les hommes et
les femmes ne changeaient plus et vivaient chaque jour la même chose…
Toutefois, un soir, il se passa quelque chose qui
bouleversa le Bon Roi Clément. Sa cousine germaine, la princesse Anne,
qui était née le même jour que Jean, se jeta du plus haut
donjon du palais et mourut. C’était la première mort dans tout le
pays depuis la découverte de l’élixir d’immortalité. Sous
l’oreiller de la malheureuse princesse, on trouva une note qui disait :
« Puisque mon roi ne m’aime pas, la vie n’a plus aucun sens pour
moi ! ». Jean fut abasourdi en la lisant. Comment est-ce possible de
vivre le bonheur éternel d’une part et, d’autre part, tomber amoureux
comme à l’époque des malheurs et puis donner une fin à ses
jours ? Il convoqua tout de suite le conseil des médecins et leur
expliqua le problème. Les médecins examinèrent le corps de
la défunte, s’enfermèrent dans une pièce durant trois
jours et trois nuits au bout desquels ils présentèrent leurs
conclusions au roi Jean : « Bon Roi Clément, la princesse Anne
souffrait d’une maladie jamais rencontrée par les médecins de ce
royaume… Le nom adéquat pour désigner cette maladie serait "
Ces jours-là, ses pas le menèrent
inconsciemment dans la chambre fermée du palais où son
père l’avait conduit plusieurs années auparavant, lorsqu’il
s’apprêtait à partir pour découvrir le monde.
C’était la chambre où sa mère était morte mais
aussi
Peu de temps après, le conseil des
médecins annonça au Bon Roi Clément qu’il avait mis au
point l’élixir contre la nostalgie. Le peuple d’Abondance n’avait plus
entendu son roi depuis très longtemps : « Hommes et femmes
d’Abondance, à partir d’aujourd’hui, notre bonheur éternel arrive
à son comble. Après la peur, le chagrin, la discorde, Dieu et
Satan, les couleurs, les rêves, l’histoire, la mort, l’amour et le temps,
nous allons désormais nous débarrasser d’un dernier
obstacle : la nostalgie. Au lever du soleil, les fonctionnaires du roi
vont faire du porte-à-porte pour vous offrir le nouvel élixir
contre la nostalgie… ». En effet, le lendemain, tous les habitants
d’Abondance burent l’élixir contre la nostalgie et désormais,
tout le monde était sûr de ne plus jamais succomber à ce
vil sentiment…
Beaucoup de temps s’écoula depuis, mais pour les
habitants d’Abondance, chaque jour était gris foncé. Il n’y avait
plus de naissances, plus de morts, plus de vieillesse et plus de nostalgie. Le
Bon Roi Clément se sentait tout à fait
récompensé : en enlevant la chauve-souris de son coffret
noir, il avait conduit son peuple vers l’immortalité et son pays au plus
haut point de bonheur. Chaque soir, il se mettait à son balcon et dans
la nuit épaisse respirait le vent glacial du bonheur éternel…
Un après-midi, les officiers du Bon Roi
Clément se rendirent bouleversés au palais et lui dirent qu’un
vieillard était apparu dans leur pays et qu’il se tenait depuis le matin
devant
Le Bon Roi Clément demeura silencieux pour
quelques instants. Il fit des efforts pour se souvenir, il força sa
mémoire que le bonheur avait affaiblie et reconnut le vieillard.
C’était Pétrân, le tzigane qui fut son compagnon dans son
voyage contre le cours du soleil qui dura trois ans. Il ordonna aux gardes de se
retirer et de le laisser seul avec l’étranger. Quand ils furent enfin
seuls, Jean prit le tzigane dans ses bras et paraissait ne pas avoir entendu ce
que le vieillard lui disait.
« Pétrân, cher compagnon de mes
voyages d’adolescent, je pensais ne plus jamais te revoir depuis la nuit de notre
séparation à
Pétrân l’écoutait sans
bouger : « Je suis tzigane, Jeannot, et je vais mourir en chantant
avec nostalgie… Il n’y a que les morts-vivants qui soient immortels… Tu
m’embrasses par convention et non par amour. Je ne veux pas de ton
étreinte, elle exhale la mort ! Mon plus grand déshonneur
fut de t’avoir aidé malgré moi à t’emparer du coffret noir
du Grand Roi… ».
« Le lendemain de ton départ de
« Je suis parti de
Jean répondit au tzigane d’une voix calme et
décidée : « Je ne garderai aucune rancœur contre
tes paroles, Pétrân. Tu as vécu dans le malheur et tu t’y
es habitué comme tout le monde… Les mélodies de ta flûte
sont bonnes pour les pays tristes, mais chez nous elles sont inutiles. Tu me
qualifies de voleur, de traître et tu parles d’enfer et de morts-vivants
empaillés… Mais regarde mon pays, Pétrân… Il n’y a plus de
mort, de vieillesse, de famine, de malheur, de haine, de discorde et de
bestialité… Mon peuple ne désire plus rien car il est
arrivé enfin au bonheur éternel et au plus haut point de la vie…
Comment oses-tu parler d’enfer alors que notre pays vivra dans les
siècles des siècles, comment peux-tu qualifier de morts ceux qui
vivront pour toujours sans vieillir tandis que les autres, les couards, les
malheureux et les assassins seront un jour rongés par les vers ? Je
ne suis ni voleur ni traître, j’ai eu simplement le cran de conduire les
hommes vers l’éternité et le bonheur absolu parce que l’important
dans la vie de chacun, c’est d’être heureux… ».
Pétrân lui répondit presque en
hurlant : « Tu ne peux garder aucune rancœur parce que tu es
mort depuis
La réaction de Jean fut à nouveau calme
et décidée : « Tu as sans doute perdu la raison.
Pétrân, tes vagabondages t’ont fait perdre l’esprit. Ce que tu dis
est absurde ! Puisque tu dis que la chauve-souris, c’est-à-dire
notre Cœur, a glacé le cœur qui battait dans nos poitrines,
pourquoi n’a-t-elle pas également gelé le tien pour que tu
t’arrêtes de penser à toutes ces sottises ? ».
Pétrân lui répondit tout de
suite : « Moi je suis tzigane, Jeannot… et les tziganes n’ont aucun
but dans la vie. Leur âme se berce au vent comme les brindilles de
blé, mais, crois-moi, le cœur des tziganes ne se glace jamais,
même s’ils meurent. Mais si le cœur des autres hommes se glace,
alors les tziganes ne pourront résister seuls, ils mourront de solitude…
Je t’en conjure, Jeannot, au nom des mélodies que nous avons
jouées ensemble : Referme cette maudite chauve-souris dans son
coffret noir et enterre-la pour que son âme trouve enfin le repos. C’est
le seul moyen pour dégeler ton cœur et celui de ton peuple… Je vais
partir de ton pays ce soir… Pense à ce que je t’ai dit, peut-être
qu’il existe encore dans ton cœur des restes de la douleur et du
désir des hommes… ». En prononçant ces paroles, le vieux
tzigane sortit du palais du Bon Roi Clément…
***
Lorsque Pétrân s’en alla, il faisait
nuit. Jean demeura pensif pour quelques instants. Ensuite, il sortit au balcon
du palais et contempla la capitale du pays d’Abondance. Les
ténèbres régnaient sur la ville et le peuple dormait
serein et en sécurité. Devant le palais, sur
Il retourna à son cabinet royal et
convoqua ses officiers. Ceux-ci arrivèrent tout angoissés parce
que le Bon Roi Clément ne les avait pas habitués à de
telles alertes. Il leur donna des ordres et exigea qu’ils soient exécutés
sur-le-champ. Quand ils sortirent, le roi s’assit à son bureau et
rédigea un décret destiné à tous les officiers des
postes-frontières. Il les ordonnait de ne pas permettre aux tziganes de
passer la frontière et si l’un d’eux pénétrait
clandestinement, qu’il soit tout de suite exécuté. Il ne voulait
pas que le pays soit visité par ces hommes maudits dont le cœur ne
gèle pas et nie le bonheur éternel.
Les soldats du Bon Roi Clément
trouvèrent Pétrân avant l’aube, dans les environs de la
ville. Il était assis près d’un tronc d’arbre et jouait de sa
flûte. Sa mélodie les attira à lui. L’ordre était
clair et net : ils n’avaient pas seulement l’ordre de le tuer, mais, comme
on ne sait jamais avec ces tziganes, ils devaient lui arracher le cœur et
l’emmener au Bon Roi Clément. Les soldats firent leur travail sans
haïr leur victime et sans aucun regret. Ils n’avaient jamais tué
personne. Ils le firent pour protéger le bonheur éternel. Dans
leur poitrine battait le cœur glacé des gens heureux. En
approchant, ils ne s’étonnèrent même pas de voir que le
tzigane continuait à jouer sa mélodie. La seule chose qui leur
parut bizarre, c’était le cœur de Pétrân qui battait
et brûlait entre leurs mains comme un charbon ardent.
~
[Le roman court
'Le cœur glacé
des gens heureux' a été
écrit l'été de 1998. Il a été
publié en grec le printemps de 2002 par les éditions Patakis. Il
a été ensuite republié dans la collection 'Histoires de larmes' par Thanassis
Triaridis l'automne de 2010 par les éditions Digma.]